Article paru sur le blog d'Alexis Corbière, secrétaire national du PG, conseiller de Paris
51,9 % des voix ! Ca y est, c'est fait ! Le candidat du Front de la gauche unie, le Frente Amplio (FA), José « Pépé » Mujica est bien devenu dimanche 29 novembre, à l'occasion du second tour, le nouveau Président de l'Uruguay. Cette victoire qui était attendue est logique. Elle fait suite au premier tour qui avait vu, il y a un mois, « Pépé » obtenir 48,2 % des voix, et le FA garder la majorité absolue au Sénat et à l'Assemblée nationale.
Lors du second tour, la participation électorale a été de 90 % malgré de grandes inondations qui ont rendu les déplacements difficiles. Son adversaire Luis-Alberto Lacalle, le candidat de droite « Blanco » a rassemblé seulement 44,4 % des suffrages, et enfin 3,3 % des bulletins étaient blancs ou nuls.
Cette victoire de la gauche est encore le fruit d'une constante implication populaire dans le débat politique. Ces dernières semaines, et particulièrement dimanche, jour de vote, tout le pays s'était à nouveau embrasé, dans une magnifique fête civique, au trois couleurs rouge, bleu et blanc du Frente amplio. Dans de nombreuses villes de province, des manifestations joyeuses et populaires d'une ampleur rarement vue se sont succédées. Souvent, les manifestants ont déroulé au dessus de leurs têtes de long « banderazos », ces drapeaux de plusieurs dizaines de mètres, aux couleurs du Frente. Une fête civique, assurément.
Sitôt élu, Pépé a adressé aux nombreuses personnes rassemblées pour fêter sa victoire un discours dans lequel il a dit : « Pauvres sont ceux qui pensent que le pouvoir se trouve en haut et pas dans le cœur du peuple. J'ai mis une vie entière à l'apprendre. » Il a par la suite encore insisté encore sur le fait qu'il s'engageait à créer 200 000 emplois dont 40 000 pour les jeunes (le pays compte 3 millions d'habitants) et qu'il entend approfondir l'intégration régionale.
Mujica sera le deuxième président de gauche uruguayen. En 2004 déjà, après 150 années de présidences ininterrompues des seuls deux partis de droite, le Parti national « Blanco » et le Parti Colorado, coupée de 12 ans de dictature militaire, pour la première fois un Président de gauche, le socialiste Tabaré Vasquez, avait été élu Président.
Cette nouvelle victoire est une continuité avec ce premier quinquennat de gauche. L'œuvre sociale réalisé en cinq ans, certes bien incomplète et contrastée, est tout de même significative : recul du chômage (passant de 14 % à 6,6%), augmentation de 14 % du salaire moyen, recul de l'indigence, mise en place d'un système national de santé. Pépé Mujica a sa part dans ce bilan. Ila été Ministre de l'agriculture et de la pêche du gouvernement Vasquez.
Toutefois, cette élection marque aussi une volonté d'inflexion vers la gauche du Frente Amplio. La personnalité de Mujica, son parcours militant, en est un premier symbole. Agé de 74 ans, il est une personnalité politique d'exception. Au sein du Frente Amplio qui rassemble 17 formations de gauche, il était d'abord le candidat du Mouvement de Participation Populaire (MPP), l'organisation des anciens Tupamaros, également nommé Espace 609. A partir du milieu des années 60, les « Tupa » était une organisation marxiste révolutionnaire qui pratiqua avec vigueur la lutte armée. En 1972, quelques mois avant le coup d'état (qui se produira le 27 juin 1973), Mujica et la totalité de la direction historique des Tupamaros, seront arrêtés et jeté en prison. Il y restera jusqu'en 1985. 13 ans de détention dans des conditions éprouvantes, dont les cinq premières au fond d'un puits, avec la torture et la menace permanente d'exécution. A leur sortie de prison, toute la direction Tupamaros fera le choix d'abandonner la lutte armée et de continuer le combat politique par la voie électorale. Et, progressivement, Mujica est devenu une des grandes figures nationales de la résistance à la dictature qui a coûté la vie à beaucoup de gens. Il s'est imposé par son franc-parler, son mode de vie rural assez modeste, son désintérêt personnel pour l'argent et sa grande rectitude.
Parallèlement aussi, au fil des ans, le MPP, est devenu une des principales formations du FA, puis aujourd'hui la première. La candidature de Pépé progressivement s'est imposée ces dernières années dans la gauche uruguayenne, mais ce ne fut pas facile. Elle a parfois été contestée au sein du Frente amplio. D'autres candidats, dont certains plus proches du président socialiste Tabaré Vasquez (et d'ailleurs soutenu par lui) se sont d'abord présentés contre lui. Depuis 2005, Mujica avait manifesté quelquefois des désaccords publics avec Vasquez, notamment concernant le maintien des paradis fiscaux qui font de l'Uruguay « la Suisse de l'Amérique du Sud ». Mais, le 6 décembre 2008, l'Assemblée générale de toutes composantes du Frente a décidé à 71 % des voix des délégués que ce serait bien Pépé le candidat. En le désignant, le FA a fait clairement le choix d'un candidat plus à gauche, plus tourné vers les préoccupations sociales.
Durant une année, il a mené une campagne dont les quatre axes principaux étaient la lutte contre la pauvreté, la priorité mise sur l'éducation, mais aussi le développement de « l'agro-intelligence » voulant assurer la formation des agriculteurs ou encore réformer l'Etat en luttant contre la bureaucratie et la corruption.
Dimanche soir, devant les milliers de gens qui fêtaient son élection, Pépé Mujica a terminé son discours par ces simples mots : « Gracias Pueblo ». Une manière de rappeler clairement qu'il savait à qui il devait sa victoire.
























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