Pour expliquer la venue à Davos de l’administration Trump malgré son mépris absolu pour tout multilatéralisme, le secrétaire au commerce Howard Lutnick a déclaré « Capitalism has a new sheriff in town ».

L’utilisation d’une expression idiomatique de la culture cow-boy dit la brutalité sans fard du projet d’impérialisme économique du président Trump : au bout du fusil. Auquel fait naturellement écho l’impérialisme géopolitique : d’une part, l’exigence apparemment délirante d’achat du Groenland, accompagnée d’un chantage aux droits de douane et à l’intervention militaire ; d’autre part, la création d’un Conseil de la Paix, organisation grotesque dont la seule logique est de proclamer Trump empereur du monde. Mais le spectacle donné à Davos n’a pas répondu aux attentes.

Un nouveau sheriff en ville, vraiment ?

En fait, on a assisté à un flop retentissant. Le discours vaseux de Trump a essentiellement signé un retour à la diplomatie traditionnelle : créer une commission pour étudier l’installation de bases étatsuniennes au Groenland, le Danemark l’avait proposé avant… Ils ont juste sauvé les apparences d’une approche musclée, puisque la négociation se tient entre le secrétaire général de l’OTAN et les États-Unis, excluant le Danemark. Et le Conseil de la Paix reste une structure aussi fantoche que fantôme. Il n’a même pas pu accueillir Netanyahou, car un reste de respect des organisateurs pour les institutions internationales rendait délicate la venue d’un homme menacé d’arrestation.

Bienvenue au club des pays sanctionnés

L’affolement du monde occidental – c’est-à-dire des impérialismes historiques – a été réel. La preuve la plus évidente en est le discours du premier ministre canadien. Le cynisme absolu des puissants s’y dévoile, et il faut quand même une grosse secousse pour que cela se produise

« Nous savions que l’histoire de l’ordre international fondé sur des règles était en partie fausse. Que les plus puissants y dérogeraient lorsque cela leur convenait. Que les règles entourant les échanges commerciaux étaient appliquées de manière asymétrique. Et que le droit international était appliqué avec plus ou moins de rigueur selon l’identité de l’accusé ou de la victime (…) Il est impossible de “vivre dans le mensonge” d’un avantage mutuel grâce à l’intégration lorsque celle-ci devient la source de votre subordination. » (Le Monde, 21 Janvier)

Les sanctions qui tuent à bas bruit (500000+ morts par an, principalement des enfants) et qui détruisent la vie sociale et politique des pays, les coups d’état fomentés, l’illégalité absolue de l’action des États-Unis au Venezuela, couronnée par l’enlèvement du président Maduro, sont un prix que l’Occident a payé bien volontiers pour son « avantage mutuel », traduire la capacité à exploiter le reste du monde. Le rôle majeur dans le « Conseil de la Paix » du sinistre Tony Blair, menteur en chef et apôtre de l’invasion de l’Irak, signe l’ordre international que veut créer le président Trump.

Le déluge d’invocations sur la restauration de l’ordre mondial dit ostensiblement une volonté de préserver une certaine autonomie, ou plus simplement : nous voulons rester du côté du manche, pas subir le fouet. Mais, dans une certaine mesure, cette exigence est avant tout celle du respect des apparences. Comme le dit le premier ministre belge « Être un partenaire docile est une chose, être un esclave misérable en est une autre ». Les États-Unis ont engagé une guerre contre l’Europe. Face à Biden, elle s’est inclinée devant l’attentat contre Nord Stream II, et les subventions à l’industrie étatsunienne sous prétexte écologique ; face à Trump, devant le report sur l’Europe du financement de la guerre en Ukraine, au profit en bonne partie de l’industrie militaire des États-Unis ; et elle a finalement consenti à livrer le tribut des vaincus, 750 milliards d’achat de GPL et autres produits énergétiques, 40 milliards d’achat de puces, 600 milliards d’investissement européen aux États-Unis.

Et, pour l’essentiel, tout est effectivement rentré dans « l’ordre ».

La stratégie du fou

L’expression orale confuse du président Trump et l’extravagance de ses posts ne doivent pas masquer une logique bien réelle.

L’affaire du Groenland n’est pas un caprice. Elle a peut-être pour origine immédiate une des rares victoires de l’ordre international : le consentement du Royaume-Uni, pourtant indéfectible allié des États-Unis, au retour des îles Chagos à la République de Maurice. L’une de ces îles abrite la base étatsunienne de Diego Garcia, essentielle pour la capacité de projection stratégique.

Plus profondément, l’affaire du Groenland concentre les deux aspects indissociables de l’impérialisme : la géopolitique stratégique et les exigences d’un capitalisme états-unien dominant, mais fragilisé. Trump a affirmé le caractère critique du Groenland pour le « Dôme d’or », un projet pharaonique de bouclier antimissile lancé dès sa prise de fonction. Quelles que soient la faisabilité, fort incertaine, d’un tel projet, et l’utilité du Groenland dans ce cadre, une chose est certaine : le Dôme est la version XXIeme siècle de la relance par l’économie d’armement, avec spécifiquement le soutien au secteur de la tech, prévenant ainsi l’éclatement annoncé de la bulle. Quand on sait que la croissance de l’économie étatsunienne repose exclusivement sur ce secteur, la cohérence de la démarche devient évidente. Avec l’avantage supplémentaire de tenter d’entraîner la Chine dans une course aux armements analogue à celle qui a contribué à l’effondrement de l’URSS (projet « guerre des étoiles »).

Les déclarations hyper-agressives de Trump ont entraîné une secousse, assez mineure, sur les marchés d’actions. Vrai risque, ou prétexte pour reculer sur la forme et atteindre l’objectif réel d’une vassalisation européenne supplémentaire, il est difficile de le dire. Reste posée la question critique, celle du financement de cette explosion des dépenses militaires – et donc de subvention des industries de la tech. Les droits de douane en sont une pièce maîtresse, on peut donc s’attendre à ce qu’ils reviennent vite en scène. Et même si sa crédibilité est encore nulle, le « Conseil de la Paix » vise probablement aussi à jouer un rôle pour subventionner l’armée ou l’industrie militaire des États-Unis.

A Gaza, les enfants meurent

La première tâche de ce conseil est la gestion du lambeau de la bande de Gaza que l’armée israélienne n’occupe pas, avec l’objectif affiché par Trump d’expulsion des Palestiniens. Plus que jamais, nous devons être dans le combat pour les droits du peuple palestinien.

Au-delà, comme l’a dit Jean-Luc Mélenchon, la secousse créée par la séquence récente peut aussi être « une opportunité pour l’indépendance et le non-alignement de ceux qu’il provoque, menace ou exclut ». Certes, l’impérialisme débridé des États-Unis est déjà exploité par ceux qui veulent plus d’intégration capitaliste en Europe, dont le projet de « 28eme état » de la Commission Européenne, une attaque frontale contre les droits des salariés, et aussi vers plus d’intégration militaire.

Mais, du refus de signature de l’accord du Mercosur, pour laquelle l’action des parlementaires européens insoumis a été essentielle, aux mobilisations aux États-Unis contre la violence policière et à la victoire de Mamdani, tout atteste que la résistance est bien là et les victoires possibles.    

Cécile Germain, membre du SEN

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