Simonnet Uber

Mais d’où viennent les 2 millions d’Uber?

Dans une chronique sur Médiapart Danielle Simonnet revient sur le système UBER.

Uber promet 2 millions d’€ aux VTC. Comment une plateforme menant une activité illégale, peut elle faire une telle promesse alors qu’elle prétend ne pas faire de bénéfices, ne pas pouvoir payer d’impôts ? Je poursuis ma bataille contre l’ubérisation à partir du 15 janvier, tous les dimanche à 16h30 à l’Apollo Théâtre pour ma conférence gesticulée “Uber, les salauds et mes ovaires ! ».

Pour tenter d’éteindre la colère la colère des chauffeurs VTC (véhicule de transport avec chauffeur) qui protestent contre la casse des prix par les plateformes et l’augmentation de la rente qu’elles se font sur chaque transaction, Uber vient d’annoncer la création d’un fonds de 2 millions d’euros pour les chauffeurs en difficultés mais refuse de préciser les modalités concrètes de ce fonds, ni d’indiquer s’il allait augmenter ses tarifs ou diminuer sa commission, comme le réclament les chauffeurs.

Première intérêt de l’annonce, on peut en déduire qu’Uber France a donc des sous. Cette société prétendait le contraire pour justifier de ne pouvoir payer d’impôts en France. “Pour payer des impôts sur les bénéfices il faut faire des bénéfices, et pour l’instant Uber France en fait très peu », avait déclaré Thibaud Simphal, directeur général d’Uber France, dans Bourdin Direct en septembre dernier. Mais alors, d’où proviennent ces 2 millions d’euros ? Le fisc ne devrait-il pas se pencher sur ce dossier ? Les plateformes de l’ubérisation ne s’en cachent pas, elles sont des professionnelles de “l’optimisation fiscale” vers les paradis fiscaux.

Deuxième grande interrogation : Uber, comme les autres plateformes, mènent une activité totalement illégale, contraire à la loi. En effet la loi Thévenoud interdit aux chauffeurs VTC de pouvoir faire de la maraude électronique et ils sont censés retourner “au garage” entre chaque course. Comment le gouvernement peut il accepter de telles activités illégales au vue et au su de tout le monde ? Dans les aéroports, les gares, les taxis sont soumis à des files d’attentes afin d’organiser et de réguler l’activité réglementée du transport à la personne à titre onéreux. Aux aéroports de Charles de Gaulle comme à Orly, les taxis attendent ainsi plus de trois heures avant de pouvoir espérer “charger” un client. Les “boers”, la police du transport à la personne est totalement débordée pour empêcher l’activité de “racoleurs” qui réorientent les voyageurs vers les VTC au nez des taxis. Comment le gouvernement peut-il exiger de ces mêmes plateformes de négocier avec les VTC sans leur faire le moindre rappel à la loi ? Sans doute parce que ce petit monde se connaît très bien. Le responsable de la communication d’Uber, Grégoire Kopp, fut lui-même il y a peu membre d’un cabinet ministériel du gouvernement de Valls et pas n’importe lequel, celui d’Alain Vidalies, ministre du transport… La palme de la meilleur vanne, si elle en était une, revient à Cazeneuve qui a osé déclarer au Sénat que le gouvernement était « absolument déterminé » pour qu’Uber « s’engage dans la voie du progrès » ! Mais Uber ne le fera jamais et devrait tout simplement être interdit en France ou se redéfinir complètement en tant que plateforme pour taxi, et sur bien d’autres modalités. 

Uber, comme toutes les multinationales, est professionnelle du lobbying. Après avoir intégré également dans son équipe Nelly Kroes (l’ex commissaire européenne chargée de la concurrence qui s’était faite épinglée pour des société offshore aux Bahamas) ainsi que David Plouffe, l’ancien collaborateur d’Obama, Travis Kalanick, le patron d’Uber a rejoint avec Elon Musk, le patron de Tesla, la nouvelle équipe consultative économique de Donald Trump…. 

Troisième grande interrogation : Uber, et d’autres plateformes devraient l’être au même titre, est poursuivi par l’Urssaf pour non paiement de cotisations sociales. L’organisme collecteur des cotisations de sécurité sociale considère qu’il y a un « lien de subordination » entre la plateforme et les chauffeurs, qui dépendent d’elle pour entrer en relation avec les clients/passagers, pour en fixer les tarifs etc. L’Urssaf réclame donc « les cotisations correspondantes ». Comment peut on accepter que ces plateformes continuent à s’exonérer de toutes leurs obligations sociales ?

Oui, les VTC ont bien raison de se mobiliser et de dénoncer l’esclavagisme “moderne” des plateformes de type Uber, Chauffeur privé, le Cab, etc., qui veulent imposer un modèle du travailleur sans droit, du dumping social qui nous ramène à l’ère des tâcherons du 19ème siècle. Après les promesses de revenus élevés, les chauffeurs VTC se retrouvent contraints de faire dans les 70h/semaine pour espérer toucher un SMIC. Et avec quels droits à la retraite et globalement en matière de protection sociale ? Une misère. Ils sont endettés pour rembourser la Berline noire, ou travaillent quasi à perte quand ils la louent. La concurrence aussi déloyale qu’illégale met sur la paille les taxis sans pour autant permettre aux VTC de s’en sortir. L’argument des jeunes victimes des discriminations qui accèdent à un emploi grâce à l’ubérisation relève d’une supercherie qui éclate enfin au grand jour. La politique de l’offre, qui vise à augmenter de façon exponentielle le nombre de chauffeurs VTC concurrents aux taxis (sans même parler des autres statuts qui aggravent la concurrence déloyale tels que les Loti/capacitaires et les Heetch) est une aberration qui conduit à la paupérisation de tous, taxis comme VTC. L’ubérisation qui tente son développement dans nombre de secteurs des services ne produit qu’une chose : le grand remplacement d’artisans de professions réglementées, de salariés en CDI, par des autoentrepreneurs des plus précaires, déconnectables sans procédures de licenciements, des forcenés à qui aucun salaire n’est à verser et encore moins de cotisations sociales… Un grand remplacement pour un profit maximum, une rente planquée immédiatement dans les paradis fiscaux par le truchement du bonneteau de l’optimisation fiscale.

Mais que devrait faire le gouvernement ? Le gouvernement devrait abroger la loi de 2009 de mise en concurrence du secteur du transport à la personne. Le retour concerté et négocié à deux métiers, Taxis et Grande remise doit permettre à des chauffeurs VTC d’accéder à la profession de taxis ou de Grande Remise, dans le respect des réglementations respectives. Mais ayons conscience qu’un numerus clausus de chauffeurs à l’arrivée, reste nécessaire, tant pour des raisons sociales évidentes, le marché n’est pas infini, que pour des raisons de sécurité routière et de lutte contre la pollution. Plus globalement, acune plateforme ne devrait pouvoir exercer sur le territoire national sans se soumettre à une procédure d’agrément, nécessitant de se conformer aux obligations sociales, fiscales et réglementaires du secteur dans lequel elle intervient. Plutôt que de mettre à disposition de différente plateformes la base de données de géolocalisation des taxis, l’Etat devrait créer enfin une plateforme nationale au service de la maraude électronique du taxi. Car même sur Paris où la ville est censée avoir enfin créer l’appli “ParisTaxi”, qui la connait ? Qui connait “Le Taxi”, porte d’entrée aux applications aujourd’hui en fonctionnement ? Aussi, dans d’autres secteurs, nous pourrions imaginer des coopératives, à l’image du projet que je défends avec les livreurs à vélo d’une SCIC dans laquelle la Ville de Paris pourrait être un des principaux actionnaires. Le modèle coopératif permettrait aux travailleurs d’être à la fois sous statut social salariés pour toutes les protections collectives, et rester fiscalement indépendants, maîtres de leur emploi du temps, et surtout, tous autant impliqués dans les décisions démocratiques de la plateforme cooopérative. 

Pourquoi le gouvernement ne prend-il aucune de ces mesures ? Pourquoi à part Jean Luc Mélenchon, les candidats à la présidentielle sont si silencieux sur le sujet ? Parce qu’ils adhèrent de fait à l’ubérisation. François Fillon, ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, a été à l’initiative de la création du régime auto-entrepreneur, sur lequel les plateformes ont développé leurs mises en relation client/travailleurs. Emmanuel Macron, qui fut dès ses débuts le rédacteur du rapport d’Attali sur la “libération de la croissance” à l’origine de la loi de 2009, se comporte comme le meilleur VRP d’Uber. Quant à Manuel Valls, c’est bien sous son mandat que des entreprises, dans lesquelles l’Etat est encore l’actionnaire majoritaire, ont engagé leur ubérisation : La Poste a ainsi acquis 80 % du capital de la start-up Resto-in dans la livraison rapide de repas à domicile, a investi 20 % dans Stuart (10 millions €), pour la course urbaine urgente, la livraisons de colis. Elle projetterait également de remplacer les 32 000 emplois de sa filiale Mediaposte chargée de la livraison de prospectus par des auto-entrepreneurs mis en relation par la plateforme Stuart…La SNCF excèle également dans l’ubérisation. Via sa filiale Keolis, elle est entrée dans le capital de la société VTC LeCab et. a investi 3 millions d’euros dans la société VTC Allocab. Elle avait également lancé son propre service de covoiturage courte distance iDVroom et était devenue l’actionnaire majoritaire du service d’autopartage OuiCar. Dans le domaine de la livraison à domicile des grandes surfaces, des plateformes tentent de casser les prix en proposant la mise en relation avec des auto-entrepreneurs au détriment des milliers d’emplois en CDI de ce secteur. 

L’Ubérisation, ce nouveau visage d’un capitalisme totalement débridé de toutes règles, n’est en rien une fatalité. Le débat doit avoir lieu dans ces présidentielles et législatives. Quel modèle de société voulons-nous ? Une société basée sur la solidarité, qui fait progresser l’héritage du Conseil National de la Résistance en permettant par exemple aux artisans qui sont au RSI de réintégrer le régime générale, en étendant la Sécu à 100% ? Ou bien une société qui brise la Sécu en généralisant le statut d’auto-entrepreneur et en encourageant le business des assurances privées ? Une société qui protège les salariés, les métiers, les secteurs d’activités en instaurant de nouveaux droits et en préservant les réglementations ou bien une société de concurrence sauvage d’un low-cost généralisé pour le profit maximum d’une infime minorité de rentiers ? Une société où la règle de la contribution de toutes et tous à l’impôt est respectée afin de prendre en charge par la collectivité le financement de nos services publics pour la satisfaction des besoins sociaux, des impératifs écologiques ou cette oligarchie au service de la finance, du pantouflage permanent qui organise 80 milliards d’évasion fiscale par an tandis que la misère progesse ? Notre buletin de vote devra trancher.

Alors cessons aussi de nous comporter en consommateur avide du low cost. Redevons citoyen et refusons de prendre part au suicide social collectif que veut imposer l’ubérisation en voulant se passer de notre code du travail, en appauvrissant l’Etat et en mettant à mal notre modèle de protection sociale.

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