
La polémique ridicule sur la « bonne » prononciation du nom Epstein aura au moins eu
l’avantage d’obliger l’adversaire à se découvrir et offre des angles de contre-attaque.
Notons tout d’abord que la prononciation finalement retenue comme « légitime » est l’anglo-
saxonne. Certes en adéquation avec la nationalité de l’individu, mais ce choix révèle aussi que la bienséance commande de bien connaître la langue états-unienne et de faire montre de
révérence à son égard, comme en général aux États-Unis en tant que tels. Vieux tropisme
atlantiste de notre bourgeoisie.
Mais il y a mieux. La réécriture d’un article au sujet de cette prononciation par le Figaro,
désormais bien documentée, permet de découvrir que la prononciation dite « européenne », ou
« germanique », parce qu’elle évoque le yiddish (enfin, nous y voilà) serait… antisémite !
La question pertinente est alors : pourquoi faire de l’invisibilisation du yiddish une vertu ? Ne serait-
ce pas cette volonté d’invisibilisation du yiddish qui aurait un côté antisémite ?
La bataille autour de la langue yiddish est ancienne. Le yiddish, langue populaire et même
langue prolétarienne, a été décrié comme un « jargon » par la fraction assimilationniste de la
bourgeoisie juive européenne, qui préférait le russe ou l’allemand, voire le polonais, pour
essayer de d’asseoir une position nouvelle au sein des bourgeoisies nationales des Etats de
l’époque. Le yiddish a aussi été en butte aux critiques des sionistes, qui prônaient le retour à
l’hébreu – d’où la réinvention de l’hébreu moderne.
A contrario, le yiddish a été défendu bec et ongles par le Bund, le grand parti juif socialiste
d’Europe de l’Est. La langue et la culture yiddish ont une place centrale dans le projet politique
révolutionnaire et nationalitaire (par opposition à nationaliste) du Bund, qui pense une
démocratisation radicale de la société russe post-révolution socialiste, avec une approche
décentralisatrice, fondée sur l’autonomie culturelle des minorités, permettant à des populations
diverses de vivre à égalité de droits dans un même territoire.
Défendant la légitimité des populations juives de ce qu’on appelait à l’époque le Yiddishland à vivre sur place, dans une relation harmonieuse aux autres populations locales, le Bund a été un opposant farouche au projet sioniste.
Invisibiliser le yiddish pour invisibiliser le Bund et, à travers lui, pour reprendre le titre de
l’ouvrage collectif de Béatrice Orès, Michèle Sibony et Sonia Fayman, le fait que l’antisionisme
est d’abord une histoire juive, ne serait-ce pas la motivation première de certaines interventions
en défense de la prononciation nord-américaine du nom Epstein ?
C’est avant tout le génocide perpétré par les nazis qui a effacé physiquement le Yiddishland.
Les persécutions antisémites du PCUS de Staline et de ses alliés, tel le POUP polonais, ont
poussé une bonne part des survivant·es à l’exil.
En tant que parti, le Bund a subi les deux : répression stalinienne, massacres par les nazis.
Mais la défense de son héritage politique, intellectuel, culturel, mérite qu’on le remette en
lumière, à une période de l’histoire où revisiter ses positions pourrait apporter des éléments
institutionnels et politiques très concrets pour penser l’avenir de la région Palestine-Israël.
Thomas Giry, membre du Conseil National du Parti de Gauche