ÉDITO •
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Jeu trouble
Comment un tel traitement médiatique du premier mai est-il possible ? C’est Libération qui est le plus stupéfiant ! Le rassemblement frontiste occupe une double page au début du journal. Pourtant, le FN a connu cette année une de ses éditions les moins nombreuses des dernières décennies avec seulement 3000 personnes. Le grand cortège de syndicalistes annoncé à cors et à cri a rassemblé en tout et pour tout deux participants (allez voir les photos sur le blog d’Alexis Corbière). Mais c’est l’inverse qui est dit !
Tandis que la manifestation ouvrière qui rassemblait, elle, plus de 100 000 personnes a été reléguée sur deux petites colonnes en page 18, avec un sous-titre qui annonce trois fois moins de monde que l’an dernier, en pleine mobilisation sur les retraites ! Pourtant Libération n’est pas proche de l’extrême-droite. Ce journal organisait même récemment un débat pour savoir comment lutter contre le FN où il avait invité Jean-Luc Mélenchon. Alors pourquoi offrir ainsi sur un plateau au mépris des faits les plus aveuglants la mise en scène que le FN recherche depuis 23 ans qu’il a déplacé au premier mai le défilé annuel pour Jeanne d’Arc hérité des camelots du Roy : les frontistes supplantant les organisations ouvrières dans la défense du peuple ?
Passé la stupeur, on est réduit à avancer plusieurs hypothèses. La première propose une explication culturelle. A force de cultiver le mépris du peuple, notamment en faisant de Marine Le Pen l’incarnation du « populisme », les rédacteurs de Libé, les plus infestés par l’idéologie « bobo », finissent par croire pour de bon que c’est le FN qui exprime le mieux la nature à leurs yeux détestable de la classe ouvrière. La seconde est plus commerciale. En prêtant au FN des succès imaginaires, Libé conforte la menace qu’il se propose de combattre auprès d’un lectorat regroupant potentiellement tous les anti-Le Pen. Belle part de marché en perspective pour un quotidien aux abois qui vendait le mois dernier moins d’exemplaires que les Echos et deux fois moins que l’Equipe ! La troisième est politique. On se souvient des éditos de Joffrin appelant à un large rassemblement de Villepin à Mélenchon contre Sarkozy. Cette vieille lune de la deuxième gauche n’a aucune chance de se réaliser... sauf se disent-ils face au FN. Imaginez un deuxième tour Le Pen - Strauss-Kahn. Ce dernier n’aurait-il pas l’occasion d’achever la mutation démocrate du PS en opérant un rassemblement par-delà la gauche et la droite contre le FN ?
Car dès lors que l’on adhère à cette vision selon laquelle le FN connaît une progression fulgurante et que la seule manière d’y faire pièce est de se regrouper en mettant de côté toutes les autres divergences, cela conduit à considérer que l’alliance avec, voire derrière la droite « républicaine » devient un moindre mal. La solidité de cette thèse médiatique repose donc sur la diversité des intérêts qui s’y retrouvent. Deuxième gauche strauss-kahnienne, concurrent de Sarkozy à la recherche d’une majorité improbable, marchands de papier aux idées courtes jouent sur du velours en exploitant la répugnance vis-à-vis du FN qui traverse le peuple de gauche. Sauf qu’à jouer ce jeu ils offrent un coup de main au FN qui confine à l’irresponsabilité la plus totale. Et le panurgisme de médias se révèle être à nouveau un des principaux obstacles à la formation des consciences éclairées sur lesquelles repose la République.





