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Grèce, fin ?

Vendredi 28 Mai 2010
 

Je suis maintenant dans l’avion de retour. Je reviens avec une extinction de voix carabinée sans doute provoquée par des miasmes qui m’attendaient goulûment dans le système d’air conditionné de l’hôtel. Ce n’est pas vraiment handicapant pour écrire. Malheureusement je dois ouvrir dans seulement 36 heures la convention régionale du Parti de Gauche de Midi-Pyrénées. J’ai acheté un pot de miel à l’aéroport conformément aux recettes de grand-mère que l’on m’a conseillées en espérant qu’elles seront d’une efficacité foudroyante. Jean-Christophe Sellin, notre élu à Toulouse,  militant culturel de longue date, m’a lui donné une recette qu’il tient des chanteurs d’opéra avec lesquels il travaille. Leur seul ingrédient commun est le miel. C’est bon pour la cote du miel alors. Je devrais peut-être commencer le traitement dès maintenant. Mais si j’ouvre le pot dans l’avion je risque l’arrestation immédiate pour violation des règlements antiterroristes. J’attendrai donc la terre libre. Et j’essaie pour l’heure de rassembler mes esprits tabassés par l’invasion microbienne. Que me reste-t-il à dire avant d’être repris par les exigences combinées de ma vie professionnelle et de mes responsabilités politiques qui se rappelleront à moi dès demain, le matin pour la Région Ile-de-France, l’après-midi à mon travail ? Quelques petites choses laissées jusqu’alors dans l’ombre.  J’invite donc le lecteur à l’indulgence vis-à-vis de cette dernière note décousue. Ce sera la voiture balai des quelques informations qui me semblent utiles mais que j’ai abandonnées en chemin.

Je voudrais d’abord évoquer un élément un peu annexe mais que le conseiller régional que je suis ne pouvait que noter. Hier j’ai trouvé Athènes traversée en tous sens et tout au long de la journée par des petits cortèges de manifestants munis de banderoles et de drapeaux noirs. Chacun d’eux convergeait vers le Parlement avant de se dissiper et de laisser la place au suivant. Venus des communautés locales (arrondissements d’Athènes) ou de lointaines îles, ils dénonçaient la réforme territoriale qui se trouvait à l’ordre du jour du Parlement. Au menu de celle-ci, la suppression des 44 préfectures remplacées par 13 régions, le transfert de nombreuses compétences aux régions et communes, sans les moyens correspondants bien sûr, la fusion autoritaire de communes... Cela vous rappelle quelque chose ? A vrai dire je crois impossible que le PASOK ait repris directement de l’UMP la décentralisation Raffarin et la réforme Sarkozy réunies. Mais il est frappant de voir combien, dès lors que les sociaux-démocrates adoptent les fondements politiques de la droite, comme la réduction des services publics ou une vision du développement économique fondée sur la concurrence des régions, ils finissent sans le vouloir par adopter les mêmes lois. Je me devais d’en dire un mot pour une autre raison. C’est que le prochain rendez-vous électoral, en novembre, sera justement celui-ci. Pour la première fois les Grecs éliront leurs Assemblées régionales. C’est donc un scrutin difficile à analyser qui s’annonce, puisqu’il n’y a ni sortants ni point de comparaison avec des élections précédentes.

Ensuite je veux dire un mot des propositions formulées par Synaspismos pour répondre à la crise. Comme nous, ils se sont opposés au plan européen dit mensongèrement « d’aide à la Grèce ». Dans la mesure où cette politique prend l’exact contre-pied des engagements de campagne de Papandreou, ils militent pour la tenue d’un référendum, et je constate à cette occasion combien le non français du 29 mai 2005 reste une référence pour l’autre gauche européenne. Ils demandent comme nous que la BCE puisse prêter directement à l’Etat grec au taux avantageux qu’elle concède aux banques privées qui viennent ensuite saigner la Grèce. En personnes lucides, ils refusent le recours au FMI.
Ils se battent ensuite pour de nouvelles ressources permettant de réduire le déficit public. Il s’agit d’abord de revenir sur la baisse des impôts offerte aux entreprises et aux plus riches. Synaspismos veut également que l’Eglise soit enfin assujettie à l’impôt foncier. Celle-ci est en effet le premier propriétaire foncier sur la base d’écrits remontant à l’Empire ottoman ! Dans son patrimoine, on trouve des forêts immenses, des montagnes entières, des terrains de grande valeur dans les zones urbaines. L’Eglise réclame d’ailleurs régulièrement de nouvelles terres à mesure qu’elle exhume ses justificatifs antédiluviens. Hélas l’Etat se laisse faire. Une ministre de droite a été lâchée en rase campagne à la demande de l’Eglise pour avoir seulement pensé à faire enlever les signes religieux des écoles, et avoir constitué une commission d’historiens pour écrire le manuel scolaire qu’utilisent tous les écoliers du primaire parce que celui-ci s’apparente à une lourde propagande nationaliste et ultra-orthodoxe contre l’ennemi turc. Il faut dire que l’Eglise et l’Etat ne sont pas séparés. L’Eglise bénéficie donc de privilèges institutionnels de la part de l’Etat, qui salarie les prêtres. Bien sûr cela produit une aussi discrimination vis-à-vis des religions minoritaires. A tel point que jusqu’à récemment seuls les chrétiens orthodoxes avaient le droit d’enseigner dans les écoles publiques, et pas les catholiques, juifs, musulmans ou athées ! J’enrage donc de la lâcheté du PASOK qui a reculé au premier froncement de sourcil du grand métropolite lorsqu’il s’est agi de faire payer même symboliquement quelque chose à l’Eglise orthodoxe grecque. Il y avait là une extraordinaire opportunité d’en finir avec la toute-puissance ecclésiastique qui empoisonne la vie politique du pays. La politique d’union nationale est décidemment une politique de capitulation sur toute la ligne, qui conduit à abandonner aussi bien le combat de classe pour la justice sociale que celui de la laïcité.

Enfin, Synaspismos défend aussi une baisse simultanée des dépenses militaires grecques et turques. Ils espèrent une détente dans les relations entre ces deux pays, et saluent la venue récente du premier ministre turc Erdogan à Athènes. Malgré leur appartenance commune à l’OTAN, Turquie et Grèce se livrent à des démonstrations de force quotidiennes dans le ciel de la Mer Egée où chacun accuse l’autre de violer son espace aérien. Leur ballet aérien ne s’est arrêté qu’une journée, lors d’une grève des pilotes qui refusaient l’unique « sacrifice » demandé par Papandreou aux militaires, à savoir la baisse de leurs traitements. La Grèce n’a pas été envahie et cette désertion sur le champ de bataille n’a même pas été sanctionnée des arrêts de rigueur. On peut donc se demander à qui sert ce cirque sinon aux Américains qui fabriquent le F16 et le vendent des deux côtés. Je note pourtant que personne n’a demandé aux Grecs de réduire leurs dépenses dans ce secteur. C’est même l’inverse. L’annonce des plans de soutien à la Grèce a été précédée d’une visite de Papandreou en France et en Allemagne dont le premier résultat a été la signature de nouveaux contrats d’armement. Nouvelle démonstration que la crise grecque ne peut être séparée du schéma d’ensemble. Leurs immenses dépenses d’armement sont aussi nos ventes d’arme. Les politiques grecs corrompus dénoncés par la presse allemande n’existeraient pas sans le grand corrupteur allemand Siemens. De même que le gigantesque excédent commercial de l’Allemagne serait impossible s’il ne trouvait pas face à lui des déficits commerciaux du même montant. La soi-disant « vertu » allemande a donc besoin du soi-disant « vice » grec pour exister.

C’est pourquoi l’internationalisme du Parti de Gauche n’est pas seulement un fait de solidarité militante. Il exprime aussi la conscience que nous avons d’affronter un système global. En cela, le nationalisme n’est pas seulement fauteur de guerre. C’est aussi un poison pour l’intelligence. En nous conduisant à limiter notre regard à un détail du tableau, il interdit d’en comprendre le sens. Les dirigeants européens occupés à mettre en œuvre leur plan de relance national tous au même moment sans prendre en compte l’effet global que leur action va produire vont bientôt nous en apporter la preuve. Je quitte donc la Grèce avec le sentiment que les événements pourraient sous peu de m’y rappeler. A moins que la prochaine explosion ait lieu ailleurs, voire qu’elle embrase cette fois le continent tout entier.

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