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Tunisie : sortir de la kleptocratie

Pourquoi le peuple tunisien en est venu voter à près de 40 % pour Ennahda, un mouvement politico religieux conservateur, libéral sur le plan économique et très réactionnaire sur le plan social ? Ce parti fondé en 1989 est un des rares à disposer d’une organisation militante ancienne et expérimentée, présente dans les milieux populaires.
Il a bénéficié de moyens financiers considérables venant pour partie du Qatar ou d’Arabie saoudite. Cela lui a permis d’avoir une visibilité forte et de développer un rapport clientéliste avec des électeurs modestes à qui il était promis quelques dinars en échange de leur vote.
Le score d’Ennahda, moins d’un an après la fuite du tyran, est aussi la photographie crue de la Tunisie « post benaliste ». Ce parti, même si ses militants furent rudement réprimés, est un des enfants idéologiques de ce régime infect. Il a ainsi profité du maintien de la grande majorité de la population dans un appauvrissement culturel quotidien accompagnant le régime policier. Une cinquantaine de chaînes TV, mêlant spectacles sportifs et obscurantisme religieux, représentait le seul horizon culturel pour 10 millions de Tunisiens vivant dans des conditions d’existence souvent difficiles et 2 millions encore illettrés. Dans ce décor, les religieux ont prospéré avec patience. L’ancien régime ne bâtissait en rien une société laïque émancipatrice, mais construisait une société injuste et inégalitaire au profit d’une « kleptocratie », laissant se développer la religion comme seul « soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans cœur ».
Le score d’Ennahda ne marque donc pas une « progression » des religieux dans la Tunisie actuelle. Il est le constat de l’état de la société dans laquelle des années de dictature l’ont plongé. Toutefois, malgré les menaces qui planent sur les libertés publiques, un nouveau pays est en train de naître. Aucune nostalgie du passé ne doit être acceptée. Une vie civique vient de voir le jour. Elle a pour elle la force de l’élection de l’Assemblée Constituante. Il est désormais possible pour une gauche authentique de trouver les conditions et les mots justes pour mener le combat social et culturel permettant de reconquérir les cœurs de millions de tunisiens qui restent attachés au premier slogan de la révolution : « De l’eau, du pain, pas Ben Ali ».






