INTERNATIONAL •
TOUT L’INTERNATIONAL
Grèce, le lent supplice face à la finance

Comment la Grèce s’est fait prendre au piège du libéralisme
En 2001, la Grèce veut l’euro malgré son déficit. Bon élève du libéralisme (au même moment il transforme son pays en quasi paradis fiscal), le gouvernement requiert l’aide de la « banque conseil » américaine Goldman Sachs. Celle-ci est à la pointe de l’innovation financière notamment grâce aux subprimes, ces prêts qui, en 2008, seront à l’origine du krach. La banque a un nouveau produit pour enjoliver les comptes : les swaps. Les swaps permettent d’échanger des liquidités contre des rentrées futures. Enthousiaste, la Grèce troque alors le paiement futur de ses taxes autoroutières, portuaires et de sa loterie nationale. En privatisant de la sorte ses services, la Grèce efface plusieurs milliards de dette, sans violer les règles comptables européennes assouplies pour libérer « l’innovation financière ».
En 2009, le piège se referme. La crise des subprimes a explosé un an auparavant. Les banques sont assoiffées de liquidités nouvelles pour se renflouer. Elles se retournent contre la Grèce qui vient de changer de gouvernement. Hélas, Georges Papandréou, le nouveau premier ministre, président de l’Internationale socialiste, reste prisonnier du dogme. Il fait de nouveau appel à Goldman Sachs. Pour 300 millions d’euros, la banque doit rassurer les marchés. Comme rien ne lui interdit de conseiller en même temps à ses clients de spéculer sur la dette grecque, les taux d’intérêts que les investisseurs privés exigent des Grecs grimpent et mettent le pays à genoux.
Depuis, rien n’est fait pour empêcher la banque américaine d’avancer ses pions en Europe. Au contraire, Lucas Papademos, un de ses « anciens », est nommé à la tête du gouvernement grec en novembre 2011. En Italie, Mario Monti, lui aussi ex-Goldman Sachs, succède à Silvio Berlusconi. Pire, le vice-président de la branche européenne de Goldman Sachs, au pic des activités de la banque en Grèce de 2002 à 2005, Mario Draghi, devient le nouveau président de la Banque centrale européenne.
Comment les plans d’austérités ont saigné le malade
A peine élu en octobre 2009, Georges Papandréou va discrètement prendre ses ordres auprès du directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Comment régler le déficit de la Grèce ? Pour DSK, c’est la rigueur. Georges Papandréou annonce vouloir ramener le déficit de 12,7% du PIB à 8,7% en un an. Du jamais vu. Pour les agences de notation, c’est le signal : la curée peut commencer. Entre le 8 et le 22 décembre, Fitch Ratings, Standard & Poor’s et Moody’s baissent la note de la Grèce. Immédiatement les taux d’intérêt augmentent et la dette s’alourdit.
Mais les bons docteurs libéraux continuent de réclamer la saignée. Entre janvier et avril 2010, deux plans d’austérité ne parviennent pas à calmer l’appétit des marchés. Le 23 avril 2010, la Grèce est au bord du gouffre et la zone euro craint la contagion. La « troïka » (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) octroie alors un premier plan de sauvetage. En contrepartie : une austérité drastique et autoritaire. Comme en pays conquis, la Troïka investit les ministères grecs et libéralise à outrance. Pourtant le remède aggrave la récession. Du coup Moody’s baisse encore la note de la Grèce le 14 juin 2010.
Le même scénario se répète entre décembre 2009 et novembre 2011. À chaque fois, les mêmes thermomètres, les mêmes docteurs et le même traitement. Neuf plans d’austérité vont ainsi se succéder, affamer le peuple... et inquiéter les marchés ! En trois ans, les agences de notation font passer le taux des obligations grecques à dix ans de 4,84 % à 41,41 % ! Autant dire que les spéculateurs s’empiffrent. Et le peuple ? Pour avoir finalement concédé un référendum, Papandreou est mis dehors. A la place : un gouvernement d’ « union nationale ». Gouverne-t-il dans l’intérêt du peuple ? Non, il « rassure » les marchés avec un nouveau plan de rigueur.
Comment Papandréou a sacrifié la démocratie sur l’autel des marchés
Un référendum ! C’est une bombe : le 31 octobre dernier, Georges Papandréou lâche le mot qui terrorise tout ce que l’Europe compte de libéraux. Mais la dureté des sacrifices exigés par le nouveau plan d’aide européen laissait-elle le choix au premier ministre grec ? « C’est irresponsable ! », s’écrient ceux qui ont peur du peuple. La lune de miel du couple Merkel-Sarkozy, tout heureux d’avoir soi-disant « sauvé l’euro », est gâchée. À la veille du G20, ils n’hésitent pas à « convoquer » le chef de l’exécutif d’un État souverain et devant les yeux du monde entier, ils lui font la leçon. A lui, le bon élève qui, sur leurs conseils, souscrivait aux normes libérales.
Menacé d’une sortie de la zone euro, Georges Papandréou va boire jusqu’à la lie la coupe de l’humiliation. Le 4 novembre, il se soumet encore. Fini le référendum, place au gouvernement d’« union nationale » ! Sans élections, une nouvelle majorité se met en place entre le Pasok, la droite et le Laos, ce parti issu d’une extrême droite qui dirigeait la dictature renversée en 1973.
Au final, cette forfaiture anti-démocratique est le résultat des choix de Georges Papandréou. Il aurait pu en aller autrement. S’appuyant sur le fait qu’aucune procédure légale n’existe pour exclure un pays de la zone euro, le premier ministre aurait pu refuser de payer ou réquisitionner temporairement la banque centrale grecque. Mais l’Europe porte elle-aussi une lourde responsabilité dans ce coup d’état de la finance. Au lieu de mépriser un pays, une culture qui lui a donné son nom, son devoir aurait été de protéger le peuple grec. La banque centrale européenne pouvait prêter directement à taux zéro et arrêter l’incendie. Au lieu de quoi, l’Europe a voulu faire un exemple et commencé en Grèce sa fuite en avant austéritaire.






